Madeleine Vionnet et la Presse féminine : 1935

En 1935, on a d’un côté des tenues de soirées aux coupes très fluides et un retour à l’antique et de l’autre des vêtements de journées aux coupes structurées et des accessoires.

On trouve également la trace d’un « nouveau » photographe de mode (pas si nouveau que ça, mais on ne l’avait pas vu avant) : Horst.

Horst P. Horst (1906-1999) est un photographe de mode américain d’origine allemande. Il est surtout connu pour ses photographies de mode pour Vogue. Contrairement à beaucoup d’artistes de l’époque, il ne fréquente pas la bohème à Montparnasse. Il préfère les milieux bourgeois attirés par l’art. Il rencontre alors le baron George Hoyningen-Huene qui dirige les studios de Vogue France. Il devient son modèle, puis son amant et son élève. En 1935, il prend la tête des studios à la suite du départ de Hoynigen-Huene chez Harper’s Bazaar, le magazine concurrent de Vogue, et réalise une série « test » de photographies de Lisa Fonssagrives l’année suivante. Photographe de studio, aimant préparer minutieusement ses prises de vue, il fut très influencé par la sculpture grecque.

On trouve aussi dans les pages de cette année cette jolie publicité qui permet d’identifier les grands noms de la mode de cette époque. Certains sont encore connus et d’autres beaucoup moins. C’est parti pour un tour du rond-point !

Maison Alix Couture

Au 102 Faubourg Saint-Honoré (dans l’immeuble qui abrite désormais la Fédération de la Haute couture et de la mode) on trouve la maison ALIX Couture qui ne vous dit peut-être rien, mais qui marque les débuts d’un grand nom du domaine : Madame Grès. En effet, Germaine Émilie Krebs (1903-1993), dite « Alix », puis « Alix Grès », et enfin célèbre sous le nom de Madame Grès est une grande couturière, créatrice de haute couture. D’abord séduite par la danse puis par la sculpture, elle décide finalement de devenir modiste. Elle débute en 1934 sous le nom d’Alix et nomme son atelier Alix Couture alors qu’elle ne sait pas encore coudre. En 1935 (l’année qui nous occupe), elle réalise les costumes de la pièce La guerre de Troie n’aura pas lieu, de Jean Giraudoux, dans une mise en scène de Louis Jouvet. En 1937, elle obtient le premier prix de Haute couture à l’Exposition universelle. Mariée au sculpteur russe Serge Czerefkov, elle lui emprunte son nom d’artiste, Grès (qui est la quasi-anagramme du prénom de ce sculpteur). Elle crée ainsi sa propre maison de couture sous le nom de Madame Grès, au faubourg Saint-Honoré. Son style est caractérisé par les drapés et les lignes pures. À son retour, après l’Exode, elle découvre que sa maison de couture ne lui appartient plus, son associé l’ayant vendue. Perdant l’usage du nom « Madame Grès », elle fonde une nouvelle entreprise sous le nom de « Grès » qui s’installe de 1942 à 1988 au 1, rue de la Paix, à Paris.

Maison Worth

Sur le même boulevard, au numéro 120, il y a la maison WORTH qui est une entreprise française spécialisée dans la haute couture, le prêt-à-porter et les parfums. L’enseigne est fondée en 1858 par le créateur anglais Charles Frederick Worth (1825-1895) et perdure sous ses descendants jusqu’en 1952 avant de fermer en 1956. Charles Frederick Worth est un des fondateurs de la haute couture parisienne. C’est lui qui crée le principe de la maison de couture. Il ouvre, en effet, à Paris, en 1858, au 7 rue de la Paix, sa propre maison de mode en partenariat avec Otto Bobergh. Dans les années 1850, ses créations pour Gagelin obtiennent des mentions aux expositions universelles de Londres et de Paris et il fournit le trousseau de l’Impératrice Eugénie (qui lui restera fidèle quand il aura ouvert sa propre maison). Il habille les principales artistes de l’époque, notamment Sarah Bernhardt, Lillie Langtry et Nellie Melba. Il innove par des collections conçues pour chaque saison, les vêtements étant montrés sur des mannequins vivants, une nouveauté également. Les clientes choisissent alors sur pièces puis font faire ces vêtements sur mesure à l’atelier. Les créations de Worth, caractérisées par une coupe superbe, intègrent des tissus élégants et des garnitures détaillées. En 1871, il dissout son association avec Bobergh. À la mort du créateur, en 1895, ses fils Gaston-Lucien (1853-1924) et Jean-Philippe (1856-1926) reprennent l’entreprise. En 1935, c’est la troisième génération de Worth qui tient la maison.

Maison Agnès

Au tout début de l’avenue Matignon se trouve la maison AGNES ou Agnès-Drecoll. C’est une maison de haute couture française fondée à Paris en 1931. Elle est née de la fusion entre la maison Agnès, fondée vers 1898, et la maison Drecoll. La maison Agnès est créée par Mme Havet, qui sera appelée « Madame Agnès » et qui est une ancienne employée de la maison Doucet. Après la Première Guerre mondiale, c’est elle qui popularise l’usage du turban ; elle développe des créations pratiques, souvent aux motifs exotiques et sera notablement reconnue par la presse pour ses chapeaux. Par l’entremise d’un financier (Georges Aubert), la maison s’associe en 1931 à la maison Drecoll qui avait déjà fusionné avec la maison Beer avant 1928 pour donner naissance à la maison Drecoll-Beer. L’entreprise Agnès-Drecoll est mise en liquidation deux ans plus tard ; une nouvelle société est créée en 1937. Après la guerre, la maison participe avec nombre d’autres couturiers au « Gratitude Train », événement organisé par la Chambre syndicale à la suite du Théâtre de la Mode. Après une période de rémission, la maison est victime, après-coup, de la guerre et doit se résoudre à interrompre ses activités en 1953.

Maison Lelong

Juste après, au n°16 de l’avenue de Matignon, il y a la maison LELONG qui se trouve là depuis 1924 (elle a depuis été remplacée par des galeries d’art). Lucien Lelong (1889-1958) est un couturier français. Issus d’une famille de couturier, il reprend les activités de la maison familiale en 1918. Les collections de 1921, 1922 et 1923 reçoivent un bon accueil de la presse et des clientes. En 1924, il dépose les statuts de sa société de parfums. Il fut un des premiers à imaginer, une dizaine d’années plus tard, le prêt-à-porter de luxe et à penser à l’unité d’une production, du vêtement aux accessoires et aux parfums, considérant la mode autant dans sa dimension esthétique, qu’industrielle et commerciale. De 1925 à 1950, il lancera près de quarante parfums. Le succès de nouvelles disciplines sportives, comme le ski, le pousse à créer des tenues spécialisées au service du sport. Pour faire face à la crise, il lance en 1934 la première collection de prêt-à-porter de luxe, la collection Édition, comportant quatre-vingts modèles, sans succès. En 1935, il fait refaire ses salons, il lance un nouveau parfum : L’Indiscret, dont le flacon a la forme d’un drapé de robe et il participe à l’Exposition universelle à Bruxelles. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il se fixe pour objectif de faire fonctionner malgré toutes les difficultés la haute couture parisienne, afin de sauver les emplois et le savoir-faire. Il ferme sa maison en 1948.

Rochas

Au 12 de l’avenue de Matignon, c’est ROCHAS, une marque de parfums et de couture fondée en 1925 par Marcel Rochas. Il apparaît rapidement comme un couturier novateur, réputé pour ses talents de coloriste et connaît un succès indiscutable auprès d’une clientèle internationale (Mae West, Marlene Dietrich, Joan Crawford, la duchesse de Windsor, Leonor Fini…). Durant les années 1930, son style évolue naturellement vers des lignes architecturées et un intérêt marqué pour le travail sur les matières, instaurant une complémentarité entre la ligne du vêtement et les lignes graphiques du tissu. La marque existe toujours et appartient actuellement à l’entreprise française Interparfums. Mais c’est la banque Palatine qui occupe désormais la place de la boutique de l’avenue Matignon.

J.Suzanne Talbot

Au 8 de l’avenue de Matignon (là où se trouve désormais la galerie d’art Perrotin) c’est la maison J. SUZANNE TALBOT. C’est une maison de modiste à l’origine, extrêmement installée durant tout le début du XXe siècle, mais sur laquelle il est très difficile de trouver des informations. On trouvera facilement des images de chapeaux, voir de vêtements mais rien ou quasiment sur les personnes derrière la marque. Et quand on cherche un peu, les noms de plusieurs personnes apparaissent et il est très difficile de démêler qui est qui, qui fait quoi, etc. J’ai néanmoins fait mes recherches et je vais essayer de vous brosser le portrait des femmes derrière la Maison Suzanne Talbot. Sur la Suzanne Talbot originelle, je n’ai rien trouvé. Juste que la boutique de modiste de la rue Royale « J. Suzanne Talbot » existe au moins depuis 1905. On sait qu’en 1907, elle est rachetée par André Tachard pour son épouse, Jeanne qui deviendra en très peu de temps une figure incontournable de son époque et mettra sa marque sur le devant de la scène parisienne. En 1917, elle revend, pour 312 155 francs, sa maison et la marque « J. S Talbot » à Claire Palisseau et Juliette Levy, qui forment une société dans laquelle elles sont partenaires à égalité. Je n’ai malheureusement rien trouvé concernant Claire Palisseau, mais j’émettrai bien l’hypothèse qu’elle se soit plus expressément occupé de la partie sur les les chapeaux. En effet, à partir des années 20, la maison Talbot commence à également faire des vêtements, et il semblerait qu’ils soient plus associés au nom de Juliette Levy (encore une fois ça n’est qu’une hypothèse, les ressources disponibles sur Internet à ce sujet sont assez rares). Ce qui est amusant, et c’est aussi pour ça qu’on a très peu d’éléments sur leur vie, en leurs noms propre, c’est qu’au moins pour Juliette Levy, qui a l’air d’être le visage social de la société, elles ont l’air d’embrasser totalement le nom de Suzanne Talbot. Par exemple, en 1925, l’Écho des sports Indochinois nous apprend que Juliette-Suzanne Talbot « la couturière de la rue Royale », est « petite, mais très sportive » et qu’elle aime, entre autres, le footing, dans un article dans lequel il fait mine de la rencontrer au coin d’un bois pendant son footing quotidien. En 1931, elles déposent leur marque de savon et parfums. En 1934, elles ont des différents juridiques avec Le Crédit Lyonnais concernant une augmentation très significatifs de leur loyer rue Royale qui les poussera à déménager en 1935 au 8 rue de Matignon (ce qu’on retrouve sur la publicité). En 1938, Juliette Levy, demande le changement de son nom en celui de Juliette-Suzanne Talbot et incarne officiellement la marque. La maison reste ouverte pendant la guerre. La dernière occurrence trouvée dans Gallica date de 1953 (il se peut que la maison continue par la suite, car je n’ai pas trouvé l’acte de dissolution de la société, mais Gallica ne couvrant que les documents libres de droits, il n’y a plus grand choses après les années 50).

Maison Piguet

Un peu plus loin, rue du cirque, on trouvera la maison PIGUET. Issu d’un milieu très bourgeois de banquiers suisses, rien ne prédestine le jeune Robert Piguet à son futur métier de couturier. Et pourtant, à l’âge de dix-neuf ans, il émigre à Paris et ouvre sa maison rue Montaigne. En 1920, il présente son premier défilé dans un décor oriental. Il n’y a pas beaucoup de modèles, une trentaine seulement. Il cherche à s’attacher une clientèle bourgeoise et raffinée, de femmes qu’il connaît bien pour les avoir regardées vivre. Malgré un beau succès d’estime, sa première maison fera faillite et il retournera quelque temps chez son banquier de père avant de revenir, deux ans plus tard, plus modestement, comme assistant de Paul Poiret. Après la fermeture de la maison, il travaille une dizaine d’années chez Redfern où il apprend vraiment son métier avant de créer de nouveau son entreprise à 35 ans, en 1933, rue du Cirque. Le succès est immédiat, le poussant, quelques années plus tard, à s’agrandir. Si la partie couture de l’entreprise s’éteindra après sa mort, la partie parfumerie perdure jusqu’à aujourd’hui.

Fourrures Max

Au 19 avenue de Matignon, on aperçoit un gros MAX ! Il s’agit des fourrures Max, probablement un des fourreurs les plus prisés du temps, qui perdurera au moins jusqu’aux années 60. Comme bien d’autres, je n’ai pas trouvé grand-chose dessus, mais j’ai pu reconstituer au moins une partie de son histoire. Les fourrures Max sont fondées en 1904, place de la bourse, par un sieur Koenigswerther qui prend pour directeur et pour visage de la société, Max Auspitz, un jeune fourreur de talent. En 1908, la société est liquidée, Max Auspitz est remercié et la marque est rachetée par la société Leroy et Schmid. La marque devient « Fourrures Max. A. Leroy » du nom d’Andrée Leroy, la nouvelle directrice de la maison. Max Auspitz ouvre, lui, un nouveau magasin, rue Saint-Honorée, et tente de se servir de la confusion qui peut se faire entre les deux maisons pour récupérer sa clientèle. Ça débouchera sur un procès, en 1912, gagné par la société Leroy et Schmid. La maison Max Auspitz perdurera jusqu’en 1915 où elle est mise sous séquestre par les pouvoirs publics avec des centaines d’autres entreprises tenues par des Allemands. En 1926, les Fourrures Max déménagent rue de Matignon (tout en gardant, a priori, des bureaux place de la Bourse). Mme Leroy, dont l’élégance est toujours précisée dans les articles, aura une place de choix dans le panorama des grand.es directeur.ices de maisons de couture de l’époque. Elle sera faite chevalier au titre des industries de la parure féminine en 1926 et est présidente de la chambre syndicale de la fourrure. Ils ont pour habitude, dans le cadre de leur promotion, de publier des petits livres promotionnels avec, par exemple, des gravures des grandes femmes de l’histoire portant leurs fourrures et un petit texte historique explicatif.

France Vramant

Au 9, avenue de Matignon (aujourd’hui, chez Christie’s), on trouve la maison FRANCE VRAMANT, une maison ouverte par deux couturières : Madeleine Vramant et France Obré et sur laquelle il y a, de nouveau, peu d’informations. La maison est sans doute ouverte dans les années 30. En 1940, on sait que leur bailleur les met dehors et que la maison doit quitter la rue de Matignon pour le 12 rue Goujon. Aux alentours de 1942, les deux femmes se séparent et fondent, chacune de leur côté, une maison de couture. Madeleine Vramant connait un certain succès et est membre de la chambre syndicale de la Haute Couture, garde sa maison ouverte pendant la Seconde Guerre mondiale et perdure au moins jusqu’aux années 60. France Obré connaît aussi un beau départ, mais sa maison peine un peu plus à décoller et s’arrête en 1951, date à laquelle elle décède à l’âge de 44 ans.

Reboux

Toujours au 9 de l’avenue, il y a REBOUX, pour Caroline Reboux (1838-1927), une modiste française. Travaillant pour la haute couture naissante en France, elle a fait du chapeau un accessoire indispensable de la mode féminine et l’a élevé au rang d’œuvre d’art. Si la créatrice n’est plus de ce monde à l’époque qui nous intéresse, la maison est tout à fait active, entre les mains de Lucienne Rabaté (1880-1960) et le restera jusqu’en 1956.

Jacques Heim

On quitte enfin l’avenue Matignon pour celle des Champs-Élysées, au numéro 50 (aujourd’hui occupé par Lacoste) avec Jacques HEIM (1899-1967), un couturier français, également costumier pour le théâtre et le cinéma. Il a dirigé, de 1930 à sa mort, la maison de couture Jacques Heim. Il fut aussi président de la Chambre syndicale de la couture parisienne de 1958 à 1962, période de transition entre le déclin de la haute couture et l’avènement du prêt-à-porter. Ses parents, fourreurs juifs d’origine polonaise, avaient ouvert à Paris en 1898 un atelier de fourrures. Dès le début des années 1920, leur fils Jacques travaille à leurs côtés, et rapidement, il conçoit des robes et des manteaux, confectionnés avec des tissus originaux, collaborant, en particulier, avec Sonia Delaunay. Le succès est au rendez-vous, et, en 1930, l’atelier devient la maison de couture Jacques Heim. En 1935, il expose au musée du soir à Belleville une série de « photographie sociale » représentant des scènes du travail. Il est membre du jury de « Miss cinéma 1935 ». Enfin, il invente les « diaphéas » une sorte de long manteau transparent qui sert de sortie de bain et qui aura un grand succès jusqu’à la fin des années 30.

Maggy Rouff

Plus loin, sur l’avenue des Champs-Élysées, au numéro 136, on trouve MAGGY ROUFF du nom de Maggy Anna de Wagner dite Marguerite Besançon de Wagner dite Maggy Rouff (1896-1971) une créatrice de mode française d’origine autrichienne par son père et belge par sa mère. Elle a créé en 1929 la maison de haute couture Maggy Rouff, qu’elle a dirigée jusqu’en 1948. Dès les années 1930, la Maison devient l’une des grandes maisons de haute couture de réputation internationale, et ce, jusqu’à sa fermeture en 1979. En 1935, elle dépose Maggy Rouff comme marque pour « Tous produits particuliers, hygiène, beauté, savon toilette, peigne., éponge et autres accessoires de toilettes ». Elle adhère également, avec beaucoup de ses collègues, à la ligue d’Assainissement Commerciale. En 1937, Maggy Rouff, qui a traversé la crise sans encombre, ouvre un deuxième salon, à Londres, dans lequel elle se consacre uniquement à la clientèle particulière. Elle fait partie de la chambre syndicale de la couture parisienne. Surnommée par la presse « l’architecte de la couture », elle aime jouer sur l’asymétrie.

Carette

Avenue Montaigne, il y a, bien entendu, Vionnet mais aussi, au 46 (là où se trouve désormais Loewe) CARETTE, la maison de couture d’Yvonne Carette. Créatrice de mode depuis les années 20, il est, encore une fois, difficile de trouver des informations sur elle ou sa maison. On peut juste imaginer qu’au moment où cette réclame sort, il s’agit d’une maison un peu en difficulté. Si on trouve mention d’Yvonne Carette dès 1922, la maison de couture n’ouvre qu’en 1924, au 46 rue Montaigne. En 1929, elle élargit ses activités au parfum et sans doute à la cosmétique en général et dépose un brevet d’invention pour un « sac de dame ». En 1933, elle souscrit à la Ligue d’assainissement commercial (une association pour la défense des intérêts des créanciers) et elle fait partie de la commission couture parisienne, de l’association générale et de l’union du tissu (avec Madeleine Vionnet). En 1934, il y a la convocation d’une assemblée extraordinaire des actionnaires concernant la continuation ou la dissolution de l’entreprise. La même année, Marianne explique que c’est « une maison de seconds plans » qui ne fait que « suivre et interpréter la mode », ce qui est un peu dur, mais montre que la maison ne se porte pas au mieux. Et, effectivement, en 1936, on annonce la dissolution de la société. Mais ça n’est pas la fin de la carrière d’Yvonne Carette puisqu’elle réparait très rapidement sous le nom d’Yvonne Carette Couture au 134 faubourg Saint-Honoré. On trouve une dernière trace d’elle en 1950 avec la mention d’une maison, Yvonne Carette et Monique Letelier.

Kostio de War

Au 18 de la rue Jean Goujon, il y a KOSTIO DE WAR. Il s’agit de la maison de Lyska Kostio de Warkoffska (1896-1986), une couturière française. En 1935, la maison vient tout juste d’être fondée et elle est spécialisée dans les articles de tricot et de crochet haut de gamme. Elle a commencé sa carrière comme actrice et c’est une personne un peu excentrique. Elle a une grande collection de poupées qu’elle présente régulièrement au public et a fait de sa maison une grande salle de balle (qui sera transformée en hospice pendant la Première Guerre mondiale). En 1938, elle déménage la boutique au 108 rue Lauriston et se sépare de la société de War. Sa fille Vanina, qui commence à créer ses propres modèles, reprend, elle, la boutique de la rue Jean Goujon.

Madeleine de Rauch

Un peu plus loin, dans la rue Jean Goujon, au 37, dans l’hôtel de Ganay, on trouve la maison MADELEINE DE RAUCH, du nom de la créatrice de haute couture née en 1896 et décédée en 1985. En 1932, elle fonde à Paris l’entreprise qui porte son nom. Renommée pour la fluidité de ses vêtements et l’élégance de ses tenues de sport, elle atteint son apogée à l’âge d’or de la couture parisienne, après la Seconde Guerre mondiale. Les historiens de la mode la reconnaissent aujourd’hui comme une véritable créatrice de cette mode sportive. Parallèlement, elle développe une orientation couture plus classique.

Yrande

Rue Boccador, au numéro 9, il y a YRANDE, pour la maison Hélène Yrande. Encore une fois, il a fallu que je rassemble des bribes d’informations. On trouve des traces de la maison entre 1929 et 1951 (toujours rue Boccador). Elle s’appelle en fait Hélène Cane, épouse Landau. Elle a ouvert, en 1929, une première maison qui s’appelait Madame Irande, mais, suite à un procès, elle a dû changer le nom de sa marque en celui d’Hélène Yrande. C’est une spécialiste des déshabillées, des robes de maison, des accessoires de plages ou de voyages. Très moderne, elle crée des toilettes évolutives et adaptables (jupes escamotables, ajout de manches, etc.). Elle décède le 8 février 1951, quelques mois plus tard, ses enfants vendent la maison de couture à Jacqueline Perrières.

Mainbocher

Enfin, au 21 de l’avenue George V, il y a MAINBOCHER, une griffe de haute couture fondée par le couturier américain Main Rousseau Bocher (1890-1976), plus connu sous le nom de Mainbocher (à prononcer « Maine-Bocker »). Fondée à Paris en 1929, la maison de couture est transférée à New York en 1940, avant de fermer en 1971. Originaire de Chicago, Main Rousseau Bocher part pour l’Europe en 1911. Dès lors, menant une vie de bohème, il alterne entre ses études et divers emplois, à New York, Munich, Paris et Londres. Au début des années 1920, il intègre le groupe Condé Nast en tant que rédacteur mode de l’édition française du magazine Vogue (« Paris fashion editor »). Il lance la rubrique  « l’œil de Vogue « , dans laquelle il popularise de nouvelles expressions comme « blanc cassé ». Grâce à ses talents littéraires et à son sens du style, il devient rédacteur en chef de l’édition française du magazine Vogue en 1927. En 1929, il considère sa connaissance du monde de la mode suffisante pour passer à une activité plus créatrice et décide d’ouvrir sa propre maison de couture. Il s’agit d’un pari risqué pour Mainbocher, qui, alors âgé de 40 ans, n’avait pas de formation technique. En 1935, il dépose sa marque pour des « parfums, savons, fards, tout article de toilette, beauté ». Il s’impose progressivement grâce à ses créations tout aussi élégantes que sophistiquées. On lui doit notamment la robe bustier et les pull-overs en cachemire brodés.

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Madeleine Vionnet et la Presse féminine 1933-1934

1933

En 1933, l’Europe est touchée de plein fouet par la crise débutée en 1929 aux Etats-Unis, le taux de chômage atteint des records et le troisième Reich débute en Allemagne, mais la haute couture parisienne, elle, se porte plutôt bien.

Chez Madeleine Vionnet, les coupes sont sans doute un peu plus modestes et les couleurs peut-être un peu plus sobre, mais son style est toujours parfaitement reconnaissable.

Quelques personnalités du monde la mode de l’époque a ajouter à notre collection :

RBW : Il s’agit du comte René Bouët-Willaumez, (1900-1979), un illustrateur de mode du milieu du XXe siècle, d’origine bretonne. Après des études à l’École Centrale, il abandonne sa carrière d’ingénieur pour s’établir à Paris et y mener une carrière artistique. Sportif, mondain et doué pour l’illustration, il va développer un style reconnaissable avec ses dessins fluides, précis, et descriptifs. Découvert par Condé Nast, sa première apparition dans Vogue date de 1929, il travaille ensuite régulièrement pour ce magazine. Ses relations avec Carl Erickson, un autre dessinateur stars, sont tendues. Son style étant très proche de celui de la femme de ce dernier, Lee Erickson, alors à l’apogée de sa carrière, celle-ci insiste auprès de Michel de Brunhoff (le rédacteur de Vogue France) pour éloigner Bouët-Willaumez de Paris : il part pour Londres. Mais alors que la couleur entre majoritairement dans les pages du magazine de mode à cette époque, il va rapidement s’imposer et trouver sa place.

Concernant ce dessin :

Paul-Louis Weiller (1893-1993) est un chef d’entreprise et mécène français. Le dessin est sans doute de Cécil Beaton, qui est plus connus pour ses photographies (et dont je parle ici) et le modèle est la femme d’alors de Paul-Louis Weiller, Aliki Diplarakou (qu’on a déjà rencontré également)

Enfin, on a cette photo d’une des premières top-modèles.

Marion Morehouse, née en 1903 aux Etats-Uni, a été une des premières superstars du mannequinat. Elle a également été actrice. Elle a été photographiée pour Vogue par Steichen, Hoyningen-Huene ou Cécil Beaton qui dira d’elle : « Ce n’est que lorsque Miss Marion Morehouse a été découverte par Steichen que les modèles photographiques sont devenus si connus qu’ils ont exercé une influence sur le public. À cette époque, le but des modèles était d’être de grandes dames, et Marion Morehouse, avec sa façon particulièrement personnelle de tordre son cou, ses doigts et ses pieds, était à l’aise dans les circonstances les plus grandioses« .

Venant d’une famille d’acteurs elle se produira à plusieurs reprises à Broadway, dont dans les fameux Zeigfield Follies. En 1924, elle est repérée par Vogue. À l’occasion d’une visite à New York du couturier français Jean Patou, Condé Nast décide d’organiser un concours pour prouver que les Américaines sont aussi belles que les Françaises. La gagnante deviendrait mannequin pour le couturier à Paris. Ce concours est remarquable, car il marque un tournant dans l’industrie du mannequinat : jusqu’alors, le métier de mannequin, était plutôt miteux ou plus précisément, ce n’était pas vraiment un travail, et si vous n’étiez pas princesse ou baronne, votre nom n’était même pas cité.

Elle ne remportera pas le concours, mais sera quand même remarquée par Edward Steichen et posera pendant environ huit ans pour le magazine créant une nouvelle forme de célébrité : les modèles. Elle devient suffisamment reconnue pour que son nom soit cité sous ses photos. Elle quittera tout pour s’occuper de son compagnon, le poète E.E Cumming.

1934

Cette année-là, la crise est toujours présente même si on en retrouve que de rares mentions dans les magazines de mode, quand on évoque « un effort commercial qui ne peut manquer d’être apprécié en ces temps difficiles.« 

Madeleine Vionnet, cette année-là, fait une rétrospective des modes du 18e et 19e siècle avec des capes, des manches très bouffantes et des évocations des poufs et des tournures à la Française. Tout en gardant la fluidité de ses coupes et le modernisme de ses accessoires ou de ses tenues, comme cette « robe de ski » qui est clairement une combinaison. Anecdote : la troisième image du diaporama, est la version photographiée du manteau noir de l’image ci-dessus.

On trouve aussi ce bel article/hommage dont je vous mets la transcription :

Madeleine Vionnet avait en 1909 quitté les sœurs Callot pour entrer chez Doucet, qu’elle ne devait abandonner que pour fonder en 1912 sa propre maison.
La première collection présentée rue de Rivoli n’était encore que la promesse de l’admirable  » Vionnet 100 % ” de ces dix dernières années, mais le coup qu’elle porta dès le premier jour aux principes les plus sacrés de la mode d’alors, fut si rude et si sûr à la fois que l’enthousiasme se nuança de scandale pour consacrer le succès, l’immense succès, que la guerre devait brutale ment interrompre de 1914 à 1919.
Ce n’est cependant que plus tard, en 1923, que Mme Madeleine Vionnet, sur les instances de son entourage, s’est décidée à donner à son affaire le cadre et l’ampleur dignes de son talent et de sa renommée mais auxquels sa simplicité et sa modestie résistaient encore.
L’aristocratique demeure de l’avenue Montaigne, discrètement modernisée et doublée par six étages de vastes ateliers pourvus des derniers perfectionnements, a vu l’effectif de son personnel dépasser sensiblement le chiffre mille.
Les robes de Madeleine Vionnet sont senties, pensées, mais elles sont avant tout construites, c’est ce qui leur confère cette robuste et sereine magnificence et leur permet cet étonnant défi aux désaffections de la Mode; on a appelé Madeleine Vionnet “ l’architecte de la couture
Avec sa prodigieuse connaissance de son métier, Madeleine Vionnet a créé une technique nouvelle, celle de toute la couture contemporaine, et c’est un sentiment unanime qu’a exprimé un jour un de ses plus notoires confrères en disant quelle était dans son art la plus grande technicienne des temps modernes”.
On ne peut parler de Madeleine Vionnet et de son œuvre sans rappeler que c’est grâce à ses efforts que les productions de la Mode peu vent aujourd’hui se réclamer efficacement des lois destinées à les protéger contre le pillage de la copie et ce n’est pas là le moindre des services qu’elle a rendus à sa corporation.

Enfin, après 1933, on voit définitivement l’arrivé des mannequins professionnels dans les pages des magazines avec, après miss Morehouse, l’apparition de Miss Koopman.

Catharina « Toto » Koopman, (1908-1991) est donc un mannequin d’origine néerlandaise et indonésienne. Elle est la première métisse à faire carrière dans le mannequinat lorsqu’elle s’établit à Paris, où elle travaille pour Coco Chanel puis Marcel Rochas, Mainbocher et Madeleine Vionnet. Des photos d’elle paraissent régulièrement dans Vogue Paris, et ses portraits sont signés Edward Steichen et George Hoyningen-Huene. Ses liaisons bisexuelles, avec Tallulah Bankhead, Randolph Churchill et Lord Beaverbrook, défraient la chronique. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, elle s’engage au côté de la Résistance italienne en tant qu’espionne et est arrêtée. Elle est alors déportée au camp de concentration de Ravensbrück. Après la Libération, elle fait la connaissance de la galeriste allemande Erica Brausen, qui deviendra sa compagne jusqu’à sa mort. Les deux femmes ouvrent en 1947 la Hanover Gallery, à Londres, qui révèle au public, entre autres, l’œuvre de Francis Bacon. Elles vivent surtout entre Londres, Paris et la propriété qu’elles ont acquise en 1959 sur la petite île de Panarea, au nord-est de la Sicile.

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Madeleine Vionnet et la presse féminine 1931-1932

1931

En 1931, on trouve toujours des manteaux et de belles robes, mais surtout beaucoup de fourrures et de contraste en noir et blanc.

Il y a aussi ce témoignage d’une création de costumes pour Cécile Sorel (dont nous avons déjà parlé) à l’occasion de la pièce Sapho d’Alphone Daudet à la Comédie-Française. Pièce dans laquelle elle interprète Fanny Legrand et qui sera un des grands rôles de sa carrière. On peut même l’entendre déclamer ce rôle puisqu’il a été enregistré en 1933.

Sapho est une pièce en cinq actes d’Alphonse Daudet et Adolphe Belot (tirée du roman d’Alphonse Daudet), représentée pour la première fois au Théâtre du Gymnase le 18 décembre 1885 et entrée au répertoire de la Comédie-Française le 6 mai 1912 qui traite de la relation entre un modèle d’artiste, Fanny Legrand, et un jeune homme, Jean Gaussin.

Enfin, il y a un mariage

Que sait-on des tourtereaux ? Pas-grand-chose. Guy de Polignac, était le PDG de Pommery et Greno (du champagne) et le cousin germain de Renier de Monaco. Il était aussi Croix de guerre 1939-1945 et médaillé du combattant volontaire de la Résistance. Et de Gladys, on sait qu’elle a reçu la Médaille de la Reconnaissance française (je n’ai pas trouvé de précisions, mais on peut supposer qu’elle avait peut-être aussi des activités de résistances). Enfin, on sait que le père de Gladys (Paul, député, sénateur des Hautes-Pyrénées et directeur du « Petit Parisien » et de « l’Excelsior« ) avait une maison à Arcachon, la Villa Dupuy (si vous voulez la voir sous toutes les coutures, c’est par là)

1932

En 1932, beaucoup de très belles robes, des couleurs pastelles, des coupes fluides avec des tailles hautes, des voiles et des mousselines. La cigarette a aussi l’air de s’imposer comme accessoire « de mode » quelques années après sa « démocratisation » aux Etats-Unis.

On trouve un nouvel artiste à ajouter à notre catalogue de peintre, dessinateurs et photographes de mode (ou ayant touché à la mode) : « Eric » Carl Erickson (1891-1958)

C’est un illustrateur de mode américain. Après des débuts dans la publicité, il travaille principalement pour l’édition américaine de Vogue, après son installation à Paris avec sa femme, magazine avec lequel il collaborera pendant plus de 35 ans et réalisera de nombreuses couvertures à partir de 1930. Inspiré par les expressionnistes et les fauves, plus particulièrement Matisse, Edgar Degas, ou Toulouse-Lautrec, c’est avant tout un illustrateur de « reportage » plus que de modèle, dessinant sur les champs de courses, lors des défilés, des spectacles, des cocktails…

On trouve aussi quelques modèles intéressants, comme Mme François Vernes.

D’abord, on va lui rendre son nom, il s’agit de Suzanne Hottinguer (1908-1997). Ses parents sont banquiers, dans la banque du même nom (son mari aussi d’ailleurs, c’est la seule chose qu’on sache sur lui) et elle, elle est artiste peintre sous le nom de Suzanne Hottinguer (un de ses tableaux est par exemple dans les collections du musée Gatien-Bonnet de Lagny), autrice sous le nom de Suzanne Vernes (elle a écrit plusieurs livres d’histoire familiale et locale sur Guermantes, et donc, un peu sur Proust) et collectionneuse d’art (elle a fait un don de 57 dessins de Rousseau, Millet, Hartmann et Delacroix au département des Arts Graphiques du musée du Louvre).

Quelques exemples des ses tableaux :

Il y a aussi Aliki Diplarakos (en fait Diplarakou) (1912-2002)

C’est la première Grecques à devenir Miss Europe (en 1930), après avoir remporté le titre de miss Grèce en 1929, elle sera également finaliste de miss Univers. Elle provoquera également un scandale, quand, en juin 1932, elle se serait posée en avion sur le monastère Athos, qui est strictement interdit aux femmes (et aux animaux femelles sauf les chattes pour chasser les souris (sic)), déguisée en homme. Elle dément dès le début, mais elle recevra tout de même l’anathème du patriarche d’Athènes. Elle a fait des tournées aux États-Unis pour donner des conférences sur la culture grecque ancienne et moderne et s’est également essayée au cinéma.

Enfin il y a une Légion d’honneur à célébrer

Armand Trouyet a donc été le directeur de la maison Vionnet depuis le début des années 20 et un des fondateurs de la Protection Artistique des Industries Saisonnière (qui deviendra une association à partir de 1935, et est, à priori, encore en activité). On a déjà vu à quel point Madeleine Vionnet est sensible au problème de la contrefaçon (elle a remporté un grand procès à ce propos et a créé tout un système pour éviter ça). Elle essaie d’entraîner d’autres couturiers dans sa lutte pour la protection de la propriété artistique. En 1923, la PAIS est créée, suivie d’une deuxième association. Le but est d’étendre la pratique de Madeleine Vionnet : elle crée des albums de Copyright où tous ses modèles sont photographiés de face, de profil et de dos, avec une date et un numéro de série.

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Madeleine Vionnet et la presse féminine, 1928-1830

1928-1929

En 1928-1929, qu’ils soient d’été ou d’hiver, le manteau Vionnet est vraiment à la pointe de la mode. Surtout ceux d’hiver dont les fourrures (un must have de l’époque) sont particulièrement prisées, comme le montre cet article de Vogue

…ou le fait que la majorité des images et photos parus concernent des manteaux

L’autre type de vêtements qui a les honneurs des pages modes et mondanité des magazines, sont les robes de mariée (avec des traînes et des voiles disproportionnés).

Il est généralement difficile de savoir qui sont ces jeunes filles en blancs et ce qu’elles sont devenus. Mais parfois, on a quelques bribes d’histoire. C’est le cas pour Marie de Lloveras, dont on sait qu’elle est argentine et amie de Jorge Luis Borges, qui se marie à Bertrand de Faucigny-Lucinge, surnommé Prince de Cystria (1898-1943) qui est un pilote automobile français privé, gentleman driver sur des voitures Bugatti.

En 1929, on trouve aussi ce long article, dans le journal Gringoire du 22 février lié, à priori, à l’obtention d’une décoration par Madeleine Vionnet, qui en raconte plus sur sa vie ou son processus créatif.

UNE REINE DE LA MODE

Madeleine VIONNET

Son père avait été gendarme dans le Jura, puis employé d’octroi à Paris. Famille nombreuse. Petits moyens. A douze ans, la petite Madeleine a dû aller gagner sa vie. Un an d’apprentissage à l’œil, puis un an à dix sous par jour : juste de quoi s’offrir deux cafés-crème et deux croissants. Dix ans après, elle était première chez Doucet : quarante mille par an ; un contrat de trois ans. A l’expiration de ce contrat, Doucet fui offrit cent mille. Elle refusa, s’installa à son compte, d’abord rue de Rivoli, puis dans sa maison actuelle.

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Chez elle, c’est avenue Montaigne, une vaste usine masquée, en façade par un luxueux hôtel où le néo-grec s’allie aujourd’hui au style Arts Décoratifs. Il y a trente salons d’essayage, et sept étages d’ateliers ou de réserves.

Le grand salon, aux vitres dépolies, a été tout entier décoré par de Feure, dans une note assez audacieuse. Des bergères grises le meublent. Le plafond lumineux de Lalique est un ravissement. Sur les murs, les portraits, hardiment colorés, des clientes les plus notables.

Le salon de la fourrure est rouge : il n’y a pas de couleur qui mette mieux en valeur les visons, les chinchillas,, les breitchwantz [un autre nom de l’astrakan], les petits gris.

On présente la lingerie aux belles clientes dans le décor du IIIe acte de Cyrano.

Le salon gris est pour les dames qui aiment philosopher. De sages maximes, de salutaires conseils, sont inscrits sur ses murs : « Mens si tu veux, pourvu que ton mensonge soit beau ! » « La philosophie constate, l’art invente »; ou encore ,« Les idées neuves sont des passereaux pourchassés par des buses… »

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Ici, les passereaux pourchassés naissent à raison d’un ou deux par heure. Enfoncé, Emile de Girardin, l’homme d’une idée par jour ! Est-ce avec une idée par jour qu’on réussirait à habiller des milliers d’élégantes dans le monde entier, à faire vivre deux mille ouvrières, à exporter pour cinquante millions par an ? Est-ce avec une idée par jour qu’on arriverait à rajeunir sans cesse les manteaux, les tea-gowns et les blouses, les godets, les volants en forme, les cols-châle, les plissés-soleil, à décorer de noms nouveaux, toujours plus poétiques et plus aériens, plus légers et plus tendres, les vieilles étoffes dont s’habillaient nos aïeules ?

Madeleine Vionnet travaille vingt-quatre heures par jour. Elle a à sa disposition une bibliothèque où se retrouvent les plus merveilleux documents du Moyen Age.

— Cette boucle-là, voyez-vous ?… qui fait si bien à cette cape de velours bleu doublée d’hermine, je l’ai empruntée au costume d’un archer de Philippe-le-Bel !…

Elle est sans cesse à l’affût d’un détail inédit.

Elle appointe tout un état-major de chercheurs, qui furètent, pour elle, dans les images du passé et au jour le jour dans les réunions chic.

— AIors, quand on est bien documenté, dit-elle, on compose à sa guise. Je n’ai jamais fait autrement. Il me semble qu’un vrai couturier doit pouvoir faire ces robes dans une île déserte !…

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Madeleine Vionnet est la première à avoir pensé — elle n’a eu qu’à se souvenir d’elle-même — que l’invention pouvait naître dans une cervelle d’apprentie.

—… Pourvu, dit-elle, que celle-ci soit débrouillarde et débrouillée ! C’est trop bête, d’ailleurs, de rester sans orthographe toute sa vie,.. Je sais bien que les gosses, dès le certificat d’études sont obligées d’aller travailler et qu’il leur reste beaucoup à apprendre encore quand elles lâchent d’école. Celles qui entrent chez moi continuent d’étudier. On leur fait la classe de manière qu’elles y prennent agrément. 0n leur enseigne la grammaire, un peu de géométrie (mais oui ! on m’appelle la géomètre de la couture !), d’histoire de l’art, de la comptabilité ménagère. Ça ne leur nuit pas pour apprendre la coupe, ni même pour trouver à se marier !…

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Il n’y a pas de patronne “sociale” plus aimée que Madeleine Vionnet. Elle est si simple, si douce, si gaie. Les jeunes mamans, chez elle, ont tout de suite des compliments, ce qui est bien, et du secours, ce qui vaut mieux encore.

Les malades sont soignées. Celles qui négligeraient de manger sont gentiment obligées à prendre souci de leur propre santé. Il y a des fêtes où on s’amuse toutes ensemble, — la patronne et les gosses, — comme la Sainte-Catherine où pendant deux ou trois jours pleins on travaille pour soi, à se tailler et à se coudre un travesti en linon, en mousseline à patrons, en tickets de tramways ou de métro…

— La patronne ?… Y a des jours où elle se fiche tellement de l’élégance qu’elle fait penser aux cordonniers, si souvent mal chaussés d’après le proverbe. Mais ça ne fait rien. Y a pas plus chic tout de même !

La croix qu’on vient de lui donner lui a fait moins de plaisir qu’à la moindre collaboratrice de son plus lointain atelier.

Raymond de NYS.

[Homme de lettre français et journaliste, notamment à l’Intransigeant]

Je me suis demandé ce qu’il était advenu de cet endroit qui a été tant de fois décris, les salons de la maison Vionnet. Ils sont au 50 rue Montaigne et n’existent plus, c’est désormais le siège de LVMH et ça a été rénové il y a quelques années. Je vous laisse juger !

1930

Si les années précédentes, Vionnet est connues pour ses manteaux, en 1930, c’est clairement pour ses robes. De jours, comme de soirées, généralement fluides et épurées, mais avec aussi parfois des motifs et des coupes plus près du corps.

Mais Madeleine Vionnet reste la reine des manteaux, voir des robes-manteaux, aux lignes épurés et élégantes.

Concernant les gens qui font la mode, Vogue accueil celui qui deviendra un grand nom de la photographie de mode : Cecil Beaton (1904-1980)

Photographe de mode et de portrait britannique. Il est également au cours de sa vie scénographe, et concepteur de costumes pour le cinéma et le théâtre. Il se fait connaître par une première exposition à Londres en 1926 qui est bien accueillie. Il a alors son propre studio pour créer des photographies de mode ou des portraits. À la fin des années 1920, il travaille pour l’édition américaine de Vogue qui l’a embauché au départ comme illustrateur avant de devenir photographe. Il est alors publié ponctuellement à l’intérieur du British Vogue. Et ponctuellement dans l’édition française. Dans le Hollywood des années 1930, il réalise de nombreux portraits de célébrités, et devient le portraitiste officiel de la famille royale en 1937.

Dans un autre style, on peut trouver cette réclame, qui a beaucoup de panache, signée Drian, de son vrai nom Adrien Désiré Étienne, qui est un illustrateur français (1885-1961). Il fait ses études à l’Académie Julian à Paris. Il participe, au début du XXème siècle, entre autres, à la Gazette du Bon Ton et à Le Journal des dames. Après la guerre, on retrouve ses illustrations de mode en France dans L’Illustration et Femina, mais également dans le Harper’s Bazar. Il illustre également des romans ou des contes, participe à la création de vitrines aux États-Unis, à la décoration de bureaux, ou des fresques pour Elsie de Wolfe (une des premières décoratrices d’intérieur). Outre ses illustrations, il est également l’auteur de peintures à l’huile et il termine sa carrière comme portraitiste.

Quant au personnage central de cette illustration, Madame Cécile Sorel, il s’agit de Céline Émilie Seurre (1873-1966), comtesse de Ségur par son mariage, qui est une comédienne française. Jouissant d’une très grande popularité, elle côtoie les plus grandes personnalités de son temps, au nombre desquelles Clemenceau, Rostand, Guitry… Reine des planches, ses apparitions publiques, le plus souvent dans des costumes extravagants, font, à son époque, sensation. Habiller les actrices était donc déjà un très bon plan marketing pour les créateurs de mode.

Enfin, revenons sur quelques-un des modèles, dont certaines sont de sacré personnages, comme cette figure qui semble être tout à fait anachroniques.

Il s’agit de l’Américaine Jane Allen Campbel (1865-1938). Née à New York, elle se marie en 1897 avec Carlo Bourbon del Monte, 3e Principe di San Faustino, Marquis del Monte Santa Maria. Son époux, de quatre ans son cadet, était un descendant d’une ancienne famille noble romaine et avait succédé à son père dans les titres familiaux en 1892. Elle passa sa vie à Rome et était connue pour avoir choqué la société pendant plus de quarante ans en ignorant les traditions sociales établies. Elle a porté un deuil profond après la mort de son mari, toujours en blanc ou en noir, pendant plus de vingt ans avec une coiffe à la Marie de Médicis.

Jane Barbara Hutton, une héritière célèbre surnommée « la pauvre petite fille riche« , qu’elle a aidé à établir des connexions sociales en Italie la décrit ainsi : « Elle s’asseyait dans sa cabane et jouait au backgammon pendant des heures, sirotant de l’Amaretto et de la crème, parlant à perte de vue de n’importe quel sujet qui lui passait par la tête, s’interrompant pour engueuler les domestiques et se plaindre que les Italiens étaient les gens les plus lents, les plus bêtes et les plus paresseux du monde. Un instant plus tard, elle proclamait que les Italiens étaient la véritable race maîtresse, les plus grands artistes, la civilisation la plus noble. » Sa petite-fille, Susanna Agnelli, semble avoir été à la fois amusée et horrifiée, à parts égales par son aïeul. Dans ses mémoires de 1975, elle se souvient qu’enfant, sa grand-mère, qu’elle appelait « Princesse Jane » : « adorait les gens, les fêtes, les ragots et les étranges mélanges de la vie. Elle disait des choses atroces qui faisaient trembler les gens, mais elle pouvait rendre la vie de n’importe qui amusante si elle décidait de s’en occuper.« 

Une personnalité anti-conventionnelle, donc, mais pas sympathique pour autant. En 1902, elle est accusée par une femme de chambre de l’avoir battue si violemment qu’elle a eu besoin de dix jours pour guérir. Et en 1908, lors d’émeutes étudiantes devant l’ambassade d’Autriche à Rome, elle est montée avec une amie sur le balcon de l’ambassade et s’est moquée des étudiants en émeute (ce qui a failli lui coûter la vie).

Pour cet autre modèle, il s’agit d’une histoire bien plus tragique, car elle décédera cinq ans après la prise de cette photo dans des conditions troubles.

Il s’agit d’Emily O’neill davies (1903-1935), une mondaine de l’époque, à la vie amoureuse tumultueuse. Elle a épousé William Henry Vanderbilt III en 1923, en a divorcé en 1927. En 1928, elle épouse Sigourney Thayer, ils divorcent un an plus tard. Son dernier mariage aura lieu en 1933 et fut avec l’écrivain Raoul Whitfield. C’est à ce moment que sa vie prend une tournure plus sombre. Peu après avoir entamé une action en divorce contre Whitfield, elle est retrouvée morte par balles dans sa chambre le 24 mai 1935. Un jury du coroner réuni à la hâte conclut à un suicide, malgré le fait que la blessure par balle se trouvait sur le côté inférieur gauche et qu’elle était droitière. La balle, tirée d’un Colt 45, a traversé ses poumons et a touché son cœur. Son décès demeure donc assez suspect. De 1930 à 1935, elle a aussi été un des modèles de Man Ray et le centre Pompidou conserve ce travail du photographe.

Enfin, le dernier modèle dont je parlerai faisait partie à ce moment-là d’un couple de stars américaines (malgré un nom à consonance bien française).

Il s’agit de Kathryn Carver, née Catherine Drum (1899-1947) qui est une actrice américaine du cinéma muet. En 1930, elle est mariée à l’acteur Adolphe Menjou (1890-1963) qu’elle épouse à Paris en mai 1928 et dont elle divorcera en 1934. Lui est un acteur américain, fils d’un hôtelier français émigré à New York, qui, dans une centaine de films américains, interprétera le rôle d’un Français (oui, oui baguette).

Et voilà pour ces trois années qui nous mènent à la fin des années folles. Mais la maison Vionnet a encore une dizaine de belles années devant elle.

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Madeleine Vionnet et la presse féminine, 1927

Cette année-là, la mode est simple : coupe droite, taille basse et jupes plissées, matières douces et souples.

On voit ça dans ces comptes-rendus de défilés.

La description précise des vêtements et en particulier des matières a beaucoup d’importance dans un univers de dessins en noir et blanc. Ça permet de rendre compte du tomber et de la sensation du vêtement. Comme on ne fait plus autant de couture qu’avant on a moins le vocabulaire, pourtant, je trouve que toutes ces appellations ont un côté très poétique et sensoriel.   

Comme par exemple cette robe en crêpe de Chine. Le crêpe est un tissu qui a été travaillé pour avoir un aspect ondulé. Il peut se fabriquer avec de la soie ou de la laine, mais on en fait également aujourd’hui à partir de polyester et également de coton. Le tissu original est soumis à une torsion très forte et éventuellement un chauffage pour déformer ses fibres dans une direction donnée.

Ou ce jumper en Kaska (Kasha), un tissu de laine très fine.

Le Kasha est inventé en 1918, c’est un mélange de cachemire et de fibres synthétiques. La marque est déposée par Rodier en 1954, mais l’entreprise en produisait bien avant comme le montre la publicité qui date de 1924. Aujourd’hui, le Kasha Rodier est « composé de laine mérinos et d’acrylique dont la douceur évoque celle du cachemire est le symbole d’une époque où le tissu allie noblesse, souplesse et confort » selon le site de la marque. Le Kasha utilisé pour ce jumper est sans doute fait de laine mérinos, mais certainement pas d’acrylique (qui n’a été découvert qu’en 1942). Il faut donc imaginer un tissu en lainage fin et doux.

Ou encore ce manteau en grain-de-poudre, un tissu dont l’armure est un dérivé en surface de l’armure toile et qui est un cousin de l’anglais barathea. L’armure, c’est, en tissage, le mode d’entrecroisement des fils (je vous ai mis une image des trois types d’armure les plus classiques). Le barathea, lui, est un tissu en laine ou en laine et mohair utilisé pour les smokings ou les queues-de-pie. Il dispose d’une structure diagonale subtile, produite à partir d’un fil finement peigné, tissé dans plusieurs armures. Le nom du tissu provient de l’anglais « barathea » qui signifie « armure usée ».

Ou bien cette veste en Djersangora jaune brillant, à priori un mot-valise composé de Jersey et d’angora. Le jersey étant une maille fine tricotée qui tire son nom de l’île de Jersey, où le mot désigne depuis la fin du XVIe siècle les produits textiles qui en sont originaires. Par exemple, ce tricot est aujourd’hui communément utilisé comme base pour les T-shirts. Ce n’est qu’une hypothèque, mais je dirais que le djersangora est un jersey tricoté avec de l’angora. 

Ici avec ce manteau en moire, un tissu qui désigne le tissu obtenu par le procédé de Tignat (un fabricant lyonnais) inventé en 1843, qui consiste à écraser par calandrage sous tension un tissu en le repliant sur lui-même (tête contre tête). Le calandrage étant une opération qui consiste à faire passer une matière entre deux cylindres pour la lisser ou la lustrer. La trame dévie alors légèrement et acquiert un effet ondulé par réflexion de la lumière. Le décor sinueux est déterminé par le type de pliage utilisé, qui place des reflets en forme de cercles concentriques.

Ou là encore, cette blouse en shantung bleue lavande, un tissu de soie sauvage en armure toile, fabriquée originellement dans la province chinoise du Shantung (Shandong), qui se caractérise par sa texture cannelée.

Sur cette image, le turban est « de Suzy ». Cela désigne la modiste Suzy sur laquelle je n’ai pas trouvé beaucoup d’information à part que sa maison a au moins perduré jusqu’aux années 50 et que ses créations apparaissent régulièrement dans les magazines. Par contre, grâce au photographe François Kollar et au musée Galliera qui a mis en ligne la photographie, on a ses mains, arrangeant un chapeau en tulle brodé en 1937 et une photo d’elle souriant avec son assistante coiffant d’un chapeau un modèle.

Du côté des magazines de modes, enfin, il y a également de nouveaux noms de contributeurs.

Comme le photographe Egidio Scaioni. Né en 1894, à Milan, il fait des études de commerce puis, passionné de photographie, s’installe à Paris au début des années 1920. Il travaille de manière intensive pour la mode et la publicité, publiant dans les plus grandes revues de mode et collaborant avec de grands couturiers, dont Lucien Lelong dont il est très proche. Son style est parfaitement identifiable : il travaille les éclairages avec une esthétique rigoureuse et moderniste inspirée d’Edward Steichen. Ses décors géométriques sous influence des arts décoratifs, sont sa signature. Ils s’accordent à merveille avec la mode des années 1920.

Il sera également l’un des pionniers de la photographie couleur qui fut introduite dans les magazines dans les années 1930 pour les besoins de la publicité, puis via la photographie de mode.

Le Palais Galliera possède le plus grand fonds d’images du photographe : 534 tirages originaux couleur et noir et blanc. 

Et pour finir en beauté, un petit florilège des looks de l’année

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